Portraits sur plaque autochrome

Le musée Albert-Kahn a acquis, en 2024, un ensemble de huit autochromes sous passe-partout en papier et papier de bordage de Georges Chevalier, opérateur des Archives de la planète et d'auteurs anonymes et datés de 1917 - 1924.

 

Cette acquisition s’inscrit dans la volonté d’enrichir les collections du musée départemental Albert-Kahn autour d’une pratique photographique essentielle pour l’histoire de l’institution : les portraits réalisés au sein de la propriété d’Albert Kahn à Boulogne. Lieu de rencontre pour de nombreuses personnalités éminentes de son temps qui venaient les visiter à l’invitation du banquier ou participer aux débats de la Société autour du Monde notamment, les jardins de Boulogne (appelés parfois jardins autour du monde) étaient également un lieu de représentation.

À partir de 1915, les invités du banquier pouvaient être photographiés dans un studio créé sur le site, notamment à l’issue des séances de projections d’autochromes et de films des Archives de la Planète. Près de 6000 autochromes ont ainsi été réalisées à cette occasion, aux formats 9x12 ou 13x18. Les opérateurs d’Albert Kahn pouvaient réaliser jusqu’à trois prises de vues différentes d’un même modèle au cours d’une séance, en variant les formats. Il était de tradition d’offrir un exemplaire à la personne représentée, alors que les autres étaient conservés dans les fonds, pratique confirmée par Georges Chevalier, opérateur des Archives de la Planète : « Lorsque des invités de marque venaient visiter les Jardins on faisait leur portrait en double exemplaire. Un leur était offert et l’autre prenait place dans la collection de l’Histoire » (documentation du musée). Les différents exemplaires étaient consignés, pour la plus grande partie, dans les registres des Archives de la Planète ;les plaques offertes au modèle étant signalées comme telles avec la mention « offert » en marge du registre.

Si l’ensemble acquis se rattache à ce fonds, il apporte cependant un éclairage distinctif sur la pratique du portrait à Boulogne. En effet, ces huit autochromes réalisées au sein du studio de Boulogne s’inscrivent dans une dimension privée et permettent d’appréhender le cercle des proches du banquier.

Modèle principal de cet ensemble, Jeanne Turrel (1892-1962) réside dès 1921 sur la propriété d’Albert Kahn et est déclarée en tant qu’« employée » lors du recensement de 1926. Les sources attestent de sa présence sur le site au moins jusqu’en 1936. L’ensemble de portraits traduit la porosité entre la sphère privée d’Albert Kahn et l’activité du studio de Boulogne et de ses opérateurs. D’après les registres de projection conservés, la présence de Jeanne Turrel est attestée lors de trois séances (autochromes et films) en 1924 et 1930 ; elle est photographiée avec sa mère, au studio de Boulogne le 17 septembre 1924. Jeanne Turrel a ainsi été photographiée au cours d’au moins cinq séances de prise de vue, si l’on tient compte des autochromes conservées au sein des collections du musée départemental Albert-Kahn et des éléments proposés à la vente.

Deux portraits d’un chiot rendent cette acquisition singulière. L’autochrome étant un procédé onéreux, l’enregistrement d’un sujet paraissant anecdotique, un chien de compagnie, peut surprendre dans le contexte du studio de Boulogne, en particulier au format 13x18. La représentation de chiens est un sujet présent à plusieurs reprises dans les collections et témoigne de la dimension personnelle que pouvaient revêtir les photographies et films réalisés sur le site.

On ne connaît pas les motivations qui ont amené les opérateurs photographes employés par Albert Kahn à réaliser ces portraits qui côtoient dans les fonds des représentants de l’élite française et internationale. Nous formulons l’hypothèse d’une volonté de garder une trace de son entourage, notamment de ses collaborateurs. Qu’il s’agisse de Jeanne Turrel, de sa mère, du chiot ou d’autres membres de l’entourage d’Albert Kahn, ces portraits réalisés dans le studio de Boulogne sont réalisés devant un rideau jaune ou vert et répondent au même protocole de prise de vue que les portraits d’invités.

L’acquisition de ce lot offre la possibilité de reconstituer un ensemble dispersé dès sa création. Les plaques acquises semblent être les seuls exemplaires intégralement développés immédiatement après la prise de vue. Deux de ces plaques, offertes à Jeanne Turrel et à sa mère, viennent ainsi rejoindre des exemplaires similaires conservés dans les collections du musée. Ceux-ci, en revanche n’ont pas fait l’objet d’un développement complet et sont restés dans un état semi-latent à l’époque

L’étude de ces deux ensembles distincts mais parallèles qui ont connu des itinéraires de conservation et de traitement différents sera riche d’information concernant le traitement des plaques autochromes au sein du laboratoire de Boulogne en fonction de leur destination. Développées partiellement, les autochromes représentant Jeanne Turrel et sa mère conservées au musée sont demeurées dans un état brut, sans finitions. Au contraire, les portraits offerts, dont le musée ne conserve que de rares exemples, se présentent dans un état de finition très différent. Avec leurs fenêtres ovales ou rectangulaires encadrant le modèle, leurs passe-partout soignés et leurs bordages délicats, ces plaques autochromes sont des objets photographiques porteurs d’un usage social. Le même soin a été apporté à la finition des autochromes représentant le chiot. Celles-ci sont en effet soigneusement bordées et insérées dans un passe-partout.

Cet ensemble de huit autochromes offre l’opportunité d’une meilleure connaissance de l’activité du studio photographique de Boulogne, en particulier sur la place qu’y occupe le cercle de proches et d’employés d’Albert Kahn. Ces plaques permettent également de parfaire la connaissance du rôle des photographies offertes dans les rapports sociaux entre le banquier, son entourage et ses invités et offrira de nouvelles perspectives dans l’approche de la matérialité des photographies produites à Boulogne.