Une œuvre collective

Si les Archives de la Planète sont une œuvre initiée par Albert Kahn, plusieurs acteurs complémentaires ont permis la réalisation de ce projet d'envergure.

 

Viennent d’abord les frères Lumière : inventeurs des deux procédés qui structurent matériellement le projet par leur complémentarité – le cinéma (1895) et l’autochrome (1907) –, ils sont aussi les premiers à avoir envoyé des opérateurs à travers le monde, afin d’assurer la promotion du cinématographe dont l’avenir leur semblait incertain.

 

Ensuite, l’explorateur photographe Jules Gervais-Courtellemont, qui, en 1909, convertit définitivement le banquier à la couleur par ses projections d’autochromes : enthousiasmé, Kahn envisage même en 1913 de lui confier la direction technique et artistique de son nouvel opus.

 

Enfin, au long cours, le professeur Jean Brunhes (1869-1930), directeur scientifique du projet de 1912 à sa mort en 1930. Cet homme de terrain accompagne lui-même une partie des missions. Kahn finance en parallèle pour lui une chaire de géographie humaine au Collège de France. Les cours et conférences du géographe sont l’une des principales utilisations, à l’époque, des plaques en projection.

Les opérateurs

Côté chevilles ouvrières, on dénombre une dizaine d’opérateurs de prise de vues, auxquels s’ajoutent quelques intervenants ponctuels. Leur présence s’échelonne sur la vingtaine d’années que dure l’aventure : l’équipe varie de 1 à 8 (pic atteint durant la guerre et dans l’immédiat après-guerre), oscillant le plus souvent entre 4 et 6.

Roger Dumas (1891-1972)

Roger Dumas travaille d’abord chez un encadreur puis chez un photographe où il exerce le métier de portraitiste. C’est peut-être grâce à ce talent qu’il entre au service des « Archives de la Planète » en 1920, à son retour à la vie civile.

 

Pendant ses premières années de collaboration à l’œuvre d’Albert Kahn, il travaille essentiellement à Boulogne à réaliser la plupart des portraits des invités du mécène et de la société « Autour du Monde ». Au printemps 1926, il entame sa première grande mission de prise de vue d’autochromes et de films en partant au Japon plus de dix-huit mois.

Particulièrement attaché à ce pays et désireux de se passer d’un interprète, il en apprend même la langue. En 1927, il part aux Indes à l’occasion du jubilé du maharajah de Kapurthala, rencontré auparavant chez Albert Kahn à Boulogne.

 

Il en rapporte des autochromes et des films. Passionné par la restitution des couleurs, il tente de mettre au point un procédé industriel de cinéma en couleurs et co-invente en 1949 le procédé Du-gro-ma-color qui reste néanmoins à l’état de prototype.

Lucien Le Saint (1881-1931)Lucien Le Saint commence sa carrière comme opérateur d’actualités puis de fictions chez Gaumont. Pendant la Première Guerre mondiale, il appartient à la Section Cinématographique et photographique de l’Armée et se distingue par ses prises de vue aériennes. Il intègre les « Archives de la Planète » en 1918 comme opérateur films exclusivement jusqu’en 1923 et tourne beaucoup (régions dévastées, Liban, Syrie, Autriche, Allemagne, Belgique, Terre-Neuve, régions françaises). Albert Kahn visionnait son travail et s’en montrait toujours satisfait. En 1923, il devient opérateur d’actualités pour Pathé News. Il tourne aussi avec le réalisateur Jean Grémillon Tour au large sur l'île de Groix qui sort en 1927 mais la fin de sa vie est marquée par la cécité.

 

 

Stéphane Passet (1875-1941)

Il s’engage à vingt ans dans l’Armée et y reste quinze ans. Il s’installe ensuite en région parisienne. Il entre en 1912 aux « Archives de la Planète », sans que l’on sache encore comment il s’est formé à la photographie et à la cinématographie.

 

En effet, dès l’année de son embauche il opère pour les « Archives de la Planète » en Chine, en Mongolie, au Japon, en Turquie. Au tournant de 1912-1913, il est au Maroc ; en 1913, de nouveau en Chine et en Mongolie, avant de s’embarquer pour la Grèce. À la fin de l’année 1913, il part aux Indes.

 

Lors de la Grande Guerre, il sert dans l’artillerie mais collabore toujours aux « Archives de la Planète ». Il photographie ainsi Paris en 1914 et plusieurs départements entre 1915 et 1917. Après la guerre, il quitte les « Archives de la Planète » pendant dix ans. Durant cette période, il réalise – au moins – deux films de fiction en relief : La Belle au bois dormant (procédé Parolini) et La Damnation de Faust (procédé de son invention) mais reste en contact avec Jean Brunhes, le directeur scientifique des « Archives de la Planète ».

 

Il revient au service d’Albert Kahn en 1929 et 1930 et prend des autochromes en France, ne quittant l’hexagone que pour suivre la Conférence internationale de La Haye aux Pays-Bas en août 1929.

Frédéric Gadmer (1878-1954)

Frédéric Gadmer naît à Saint-Quentin dans une famille protestante d’origine Suisse. Au tournant du siècle, la famille s’installe à Paris. Avant la Première Guerre mondiale, il travaille dans une société d’héliogravure, la maison Vitry. Pendant le conflit, il est membre de la Section photographique de l’Armée et participe à une mission au Cameroun.

En 1919, à 41 ans, il est embauché par Albert Kahn pour être photographe aux Archives de la Planète, probablement grâce à ses camarades de la Section cinématographique et photographique de l’Armée, Paul Castelnau et Fernand Cuville, qui y ont collaboré conjointement. Dès son arrivée, il part en Syrie, Liban, Turquie et Palestine. Il repart au Levant en 1921 avec Jean Brunhes, le directeur scientifique des Archives de la Planète, qu’il accompagne aussi au Canada en 1926. À partir de 1924, suite au départ de son binôme Lucien Le Saint, Frédéric Gadmer devient aussi opérateur cinéma. Il couvre l’Irak, la Perse, l’Afghanistan (avec la Mission d’étude pour les chemins de fer menée par l’ingénieur Michel Clemenceau). En 1930, il accompagne le Père Francis Aupiais au Dahomey. Mais il travaille aussi en Europe (Belgique, Suisse, Allemagne) et en France (les départements dévastés, la Savoie, Paris…). En 1931, il photographie et filme l’Algérie, la Tunisie et à Vincennes l’Exposition coloniale. À 54 ans, il termine sa collaboration avec les Archives de la Planète menacées par la ruine d’Albert Kahn, en filmant le 12 mars 1932 les funérailles d’Artistide Briand. Après son départ des Archives de la Planète, il travaille dans la célèbre entreprise de cartes postales Yvon.

Auguste Léon (1857-1942)

Il exerce le métier de photographe à Bordeaux, vend son affaire en 1906 et monte à Paris. C’est le premier opérateur professionnel recruté par Albert Kahn, en 1909. Ses premiers documents enregistrés dans le Répertoire général datent de juin 1909 (des plaques noir et blanc des châteaux de la Loire). En 1910, il part avec Albert Kahn, en Scandinavie et y réalise un grand nombre d’autochromes et de stéréoscopies.

 

 

En 1912 et 1913 il accompagne Jean Brunhes, le nouveau directeur des « Archives de la Planète » en Europe et dans les Balkans. Il effectue des missions en Égypte et en France et photographie les propriétés d’Albert Kahn à Boulogne et au cap Martin sur la Côte d’Azur.

 

Dans le studio de prise de vues du laboratoire des « Archives de la Planète » de Boulogne, il réalise le portrait de nombreuses personnalités en relation avec Albert Kahn. À partir de 1919 il assure aussi la gestion du laboratoire.

 

Auguste Léon apparaît comme un technicien fiable et de grande qualité, très fidèle au projet d’Albert Kahn. Les images qu’il réalise en mission traduisent une grande maîtrise technique. Jean Brunhes parle d’ailleurs à certaines occasions de Léon comme d’un « véritable artiste ». Il est le seul opérateur qui travaille pour les Archives de la planète pendant les 20 années d’existence du projet, sans interruption. Ses derniers clichés datent du 9 septembre 1930. Il quitte son poste cette même année, à 73 ans.

 

 

Georges Chevalier (1882-1967)

Il est formé à la photographie par Auguste Léon à Bordeaux. Ce dernier le fait entrer aux « Archives de la Planète » fin 1913. Il est désigné pour accompagner Jean Brunhes lors des projections au Collège de France. En 1914, il part à Berlin pour une projection devant les autorités impériales allemandes. Exempté pendant la guerre, il est avec Jean Brunhes en 1916 lors de tournées de projections en Suisse et en Espagne en 1917. Mis à la disposition des autorités militaire comme opérateur, il effectue plusieurs missions photographiques en Alsace-Lorraine mais également dans d’autres départements et à Paris. À partir de 1924, il est chargé des portraits en couleurs des invités d’Albert Kahn à Boulogne. Il participe à quelques missions à l’étranger, en Angleterre (1924) et au Moyen-Orient (1926). Après la ruine d’Albert Kahn en 1934, Georges Chevalier continue de veiller sur les collections de plaques et de films à titre bénévole pendant deux ans jusqu’à sa nomination en 1936 comme conservateur de la collection et responsable du laboratoire par le Département de la Seine, nouveau propriétaire. Il poursuit le développement de très nombreuses plaques autochromes et entreprend encore quelques missions photographiques locales avec sa collaboratrice Marguerite Magné de Lalonde (Exposition internationale de 1937, propriétés du département de la Seine…) tout en organisant des projections de plaques autochromes y compris pendant la guerre. Il prend sa retraite fin 1949 et décède à Boulogne, tout près de son laboratoire.

Paul Castelnau (1880-1944)

Paul Castelnau fait des études de géographie, tout en pratiquant la photographie. Pendant la Première Guerre mondiale, il intègre le Service géographique de l’Armée, puis la Section cinématographique et photographique.

 

Les plaques autochromes qu’il prend des régions dévastées du nord et de l’est de la France et de la Belgique sont réparties entre l’Armée et les « Archives de la Planète », sans que l’on connaisse avec précision, comme pour Fernand Cuville, les modalités de ce partage. Sa collaboration à l’œuvre de Kahn est de courte durée puisque ses dernières plaques sont prises en 1919 et témoignent des reconstructions dans la Marne et l’Aisne.

 

Castelnau reste cependant lié à Jean Brunhes (il produit pour sa collection une carte de géographie de l’Asie occidentale) et à sa fille Mariel. Il termine sa thèse de géographie interrompue par la guerre et se destine au cinéma documentaire. Il participe à la première traversée du Sahara comme géographe et cinéaste.

 

Dirigée par Georges Haardt et Louis Audoin-Dubreuil fin 1922-début 1923, elle prépare la fameuse Croisière Noire de 1924-1925. Au printemps 1926, il repart en expédition lointaine et tourne pour la Société de géographie Voyage à la Terre de Feu, un film qui connut un grand succès et sur lequel un autre opérateur d’Albert Kahn, Lucien Le Saint, a travaillé.

 

 

 

 

 

Camille Sauvageot (1889-1931)

Camille Sauvageot est issu, comme d’autres opérateurs des « Archives de la Planète », de la Section cinématographique et photographique de l’Armée créée pendant la Première Guerre mondiale. Il entre au service d’Albert Kahn en 1919 essentiellement pour cinématographier. Il ne rapporte des plaques autochromes que de Palestine, prises en avril 1925, et des Vosges, en juin 1927. Mais il est le seul à tester en 1928-1929 le procédé cinématographique de restitution des couleurs dit « Keller-Dorian », du nom de l’un de ses inventeurs, qui associe une pellicule comportant un réseau lenticulaire à un objectif trichrome à la prise de vues et à la projection. Il reste aujourd’hui quarante-cinq minutes de film couleur qui concrétisent le rêve d’Albert Kahn d’associer couleur et mouvement pour restituer la réalité du monde. Après la fin des « Archives de la Planète » et la Seconde Guerre mondiale, Camille Sauvageot continue de participer aux recherches sur la cinématographie couleur pour la société Thomson tout en étant opérateur. Il tourne en 1947 la version couleur du film de Jacques Tati Jour de fête avec le système de pellicule gaufrée Thomson Color.